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lundi 30 juillet 2012

Jeux interdits aux amateurs ? (6)

"Nul n’est autorisé à tirer profit des Jeux Olympiques"

Avery Brundage,
ancien président du CIO,
gardien inflexible de l'olympisme
et de sa valeur "amateurisme"
(1962)
Quoi qu'il en soit de la bonne définition du sport, la règle de l'amateurisme a été voulue comme essentielle, intrinsèque aux Jeux, et elle est, dans la Charte, un principe somme toute beau et défendable. Régulièrement remise en cause depuis la fin de la seconde Guerre, la règle 26 a été mise à l'ordre du jour de la 59e session du CIO (Moscou, 1962). Il en est résulté l'adoption d'une "loi d'application", sorte de guide d'interprétation officielle.

Le texte rappelle tout d'abord qu'"un amateur est celui qui s'adonne et s'est toujours adonné à la pratique du sport par goût et par diversion, sans en tirer aucun profit matériel quel qu'il soit". Puis, il indique une série de cas dans lesquels le sportif doit être considéré comme professionnel et interdit de Jeux. Y figurent le sportif qui, sans l'autorisation de sa fédération sportive, a reçu un prix d'une valeur supérieure à 50 $, celui qui a "monnayé de quelque manière que ce soit" son renom athlétique, par exemple en apparaissant dans une émission de radio ou de télévision ou, encore, celui qui a interrompu ses études ou son travail "pour participer à un camp spécial d'entraînement d'une durée excédant 3 semaines". Sauf rares exceptions (journaliste sportif professionnel, sportif dont la perte de revenu plonge sa famille dans la difficulté, fourniture d'équipements...), toute forme de rémunération ou de remboursement du salaire perdu constitue donc une infraction à la Charte.

"Les Jeux reposent sur ces solides et splendides fondations et tous ces collaborateurs bénévoles sont déterminés à empêcher qui que ce soit, aussi bien les individus que les organisations et les gouvernements à en tirer un profit d'ordre personnel, politique ou commercial".

Jeux interdits aux amateurs ? (5)

Un olympisme moderne à contre-courant

Avery Brundage,
ancien décathlonien non médaillé
(Jim Thorpe était passé par là en 1912),
devenu président du CIO
(1952-1972)
La thèse - fervente - de Coubertin n'est pas acquise à l'époque où le baron cherche à l'inoculer dans la société européenne. En effet, en France, dès le XVIe siècle, sport et amateurisme ne vont pas forcément de pair et l'on croise par exemple des professionnels du jeu de paume, dont les gains sont fiscalement assimilés à des salaires. Outre-Manche, au XIXe siècle, des primes sont versées aux vainqueurs des tournois de golf et le football se professionnalise par petits pas en Europe : les joueurs, qui occupent par ailleurs un emploi salarié, reçoivent d'abord une indemnité d'interruption de travail lorsqu'ils prennent part à une compétition nationale ou internationale ; puis lorsqu'ils partent s'entraîner sur les pelouses ; puis lorsqu'ils fréquentent les salles de musculation ; puis... jusqu'à percevoir une indemnité forfaitaire mensuelle.

Chez les pro-amateurisme, cet état de fait est insupportable. Avery Brundage comptera parmi les combattants les plus virulents de cette dérive. Il écrit en 1954 : "d’après le dictionnaire, le sport est un passe-temps et un délassement. Il est un jeu, une action pour se divertir. Il est l’opposé du travail. Il est libre, spontané, joyeux. C’est une activité de récréation. Dès l’instant où il devient quoi que ce soit de plus, ce n’est plus du sport : c’est un travail, un métier. Le sport, s’il est vraiment du sport, est purement accessoire et il ne dérange pas le métier ou le gagne-pain quotidiens. Le sport est une a-vocation (un à-côté) ; non une vocation".

dimanche 29 juillet 2012

Jeux interdits aux amateurs ? (4)

Libérer le corps

Le plaisir du corps est réservé
aux mâles. Il faut attendre 1928
pour voir des femmes courir
sur les pistes du stade
(cf. Le Prix d'un clou)
Derrière le pari de la paix par le sport, il y a, dans la pensée de Coubertin, la conviction intime que le sport - "l'athlétisme" - exalte des valeurs humaines, humanistes, aux antipodes de considérations matérielles et intéressées ; des valeurs qui seraient, en revanche, portées haut par les amateurs. Aucune démonstration ne vient, au fond, étayer cette croyance. Est-ce nécessaire ? L'idée paraît naturelle et à la portée de tous. Mais cette simplicité peut aussi la desservir et la faire passer pour un postulat, un parti pris irrationnel et contingent, une posture religieuse, idéologique et altérable. C'est peut-être en partie pour cela qu'elle subira des assauts réguliers de la part de personnes ou d'institutions d'influence, réalistes, modernistes ou à l'esprit mercantile, avant de définitivement céder entre 1988 et 1992.

Coubertin veut réhabiliter un corps discrédité, méprisé par les siècles intellectuels. Réhabiliter surtout le plaisir physique, celui, sain et simple, de cultiver le corps, de transpirer, de courir, jeter, sauter... Dans un second discours prononcé à la Sorbonne en 1894, il énonce : "les uns ont vu l'entraînement pour la défense de la patrie, les autres, la recherche de la beauté physique et de la santé, par le suave équilibre de l'âme et du corps, les autres enfin, cette saine ivresse du sang qu'on a dénommé joie de vivre et qui n'existe nulle part aussi intense et aussi exquise que dans l'exercice du corps". C'est cette excitation et cette extase qui motivent le rétablissement des Jeux et l'on comprend mieux, dès lors, que l'esprit "coubertiniste" qui anime ce projet répugne a priori à s'embarrasser de basses questions d'argent.

samedi 28 juillet 2012

Jeux interdits aux amateurs ? (3)

Le discours du baron (1892)

Pierre de Fredy de Coubertin
a 29 ans lorsqu'il prononce
son discours à la Sorbonne,
dont les derniers mots invitent
au "rétablissement des Jeux"
Olympisme et amateurisme partageraient peu ou prou les mêmes valeurs ; des valeurs communes - par nature ou par décret - apparaissant en creux dans le discours du baron Coubertin (le fameux Manifeste olympique). C'est que l'aristocrate a d'abord en tête un projet de paix via le développement de la pratique du sport à l'école : "il y a des gens que vous traitez d'utopistes lorsqu'ils vous parlent de la disparition de la guerre et vous n'avez pas tout à fait tort. Mais il y en a d'autres qui croient à la diminution des chances de guerre et je ne vois pas là d'utopie. Il est évident que le télégraphe, les chemins de fer, le téléphone, la recherche passionnée de la science, les congrès, les expositions ont plus fait pour la paix que tous les traités et toutes les conventions diplomatiques. Eh bien, j'ai l'espoir que l'athlétisme fera plus encore (...). Exportons des rameurs, des coureurs, des escrimeurs ; voilà le libre-échange de l'avenir et le jour où il sera introduit dans les moeurs de la vieille Europe, la cause de la paix aura reçu un nouvel et puissant appui".

"En France, les jeux de paume sont déserts ; on y échange des serments, mais on n'y joue plus (...). Les jeux populaires étaient tombés en désuétude, l'accaparement du droit de chasse résultant de la constitution de la grande propriété avait privé la petite bourgeoisie rurale de son plaisir favori et si l'on voit, ça et là, des boxeurs s'entre-tuer ou bien quelque course à l'aviron se disputer sur la Tamise, c'est entre professionnels, pour procurer aux spectateurs le plaisir de perdre leur argent en paris exagérés. Rien de sportif, rien d'athlétique". Les fondements de l'olympisme moderne et désintéressé sont ainsi jetés.

vendredi 27 juillet 2012

Jeux interdits aux amateurs ? (2)

Le scandale "Jim Thorpe"

Thorpe, professionnel malgré lui,
a subi les foudres de l'Olympisme
1912, Jeux Olympiques de Stockholm - premiers Jeux proprement universels. L'Américain Jim Thorpe, Indien de la tribu Aldonquin, remporte les épreuves du pentathlon et du décathlon. Sa performance impressionnante est telle qu'elle est même saluée par les grands hommes politiques. En 1913, on apprend que le champion a loué ses services comme semi-professionnel dans une modeste équipe de baseball, quelques mois avant de se rendre en Suède. La nouvelle, publiée dans un quotidien du Connecticut, parvient jusqu'à Lausanne, siège du Comité international olympique, le très conservateur gardien des valeurs défendues par le père de l'olympisme moderne, le baron de Coubertin ; pris la main dans le gant, Thorpe est obligé de rendre ses deux médailles d'or malgré des excuses publiques et de vaines tentatives de justifier la signature du contrat non par l'appât du gain, mais par le plaisir de pratiquer le baseball (il sera finalement réhabilité, et ses titres rendus, en 1982, 29 ans après sa mort).

L'affaire connaît un retentissement incroyable car non seulement l’opprobre est désormais jetée sur celui qui fut adulé comme le plus grand athlète du monde, mais c'est aussi la première fois que le CIO sanctionne un sportif pour non respect de la règle de l'amateurisme, qu'on disait immuable et sacrée :

"Les Jeux Olympiques réunissent les amateurs de toutes les nations sur un pied d'égalité aussi parfait que possible" ; Charte olympique 1921, Règlements relatifs à la célébration des Olympiades (la version de 1921 est la plus ancienne disponible sur le web).